Mon grand père m'observe d'un air amusé
_ Tu as l'air gai me dit il d'un ton circonspect .
_ C'est que je pense lui dis je en riant que nous voilà , tous tant que nous sommes , à manger et à boire pour conserver notre précieuse existence et qu'il n'y a rien , rien , aucune raison d'exister .
Mon grand père est devenu grave , il fait un effort pour me comprendre . J'ai ri trop fort : j'ai vu plusieurs têtes , dont celles de ma tante , outrées qui se tournaient vers moi . Et puis je regrette d'en avoir tant dit . Après tout cela ne regarde personne .
Il répète lentement
_ Aucune raison d'exister ... tu veux sans doute dire que la vie est sans but ? Ce n'est pas ce qu'on appelle le pessimisme ?
Il réfléchit encore un instant , puis il me dit avec douceur :
_ J'ai lu , il y a quelques années , un livre d'un auteur , cela s'appelait "La vie vaut elle la peine d'être vécue " . N'est ce pas la question que tu te poses ?
Evidemment non , ce n'est pas la question que je me pose . Mais je ne veux expliquer .
_ Il concluait me dit mon grand père d'un ton consolant , en faveur de l'otimisme volontaire . La vie a un sens si l'on veut bien lui en donner une . Il faut d'abord agir . Je ne sais ce que tu en penses ?
_ Rien dis je .
Ou plutôt je pense que c'est précisément l'espèce de mensonge que tout le monde croit mais je ne dis rien .
_ Moi je ne suis pas de cette avis rétorque mon cousin en entrant dans la conservation.
_ Ah ? fit mon grand père d'un air intéressé
_ Il ya un but sur cette Terre ... il y a ... les hommes !
C'est juste : j'oubliais qu'il est humaniste . Mon cousin se tourna vers moi pour être à l'abri de la curiosité de grand père .
_ Un jour je n'avais plus goût à rien j'ai voulu me suicider ... mais j'ai trouvé ma voie .
_ Vraiment ? fis je . Il va me dire quelque chose je sens .
_ Je sais que je peux compter sur ta discrétion . Depuis un mois je suis politicien socialiste . Voilà ce que je voulais te dire .
_ C'est très bien , dis je , c'est très beau .
Il m'interroge des yeux ; je sens qu'il est deçu , qu'il voulait plus d'enthousiasme de ma part . Que puis je faire ? Est ce ma faute si je vois réapparaitre , pendant qu'il parle , tout les humanistes . Il me dégoute au fond ... c'est un humaniste radical , un ami des fonctionnaires . Moi je suis humaniste mais je garde les valeurs humaines . Je ne suis d'aucun parti car personne n'est du mien ... je ne veux pas trahir l'humain ! Ne pas confondre l'écrivain communiste ou l'humaniste catholique avec le philosophe humaniste . Ce dernier se penche sur ses frères comme un frère ainé , qui aime les hommes tels qu'ils sont et qui veut les aider . Mais mon cousin les a enfermés dans le même sac et ils se déchirent entre eux .
_ Les socialistes ? Eh bien , moi , je vais plus loin qu'eux !
Cette phrase , elle est sortie toute seule . J'en ai honte maintenant . Pas que je ne pensais pas ce que je disais mais la déception qui se lisait sur le visage de mon cousin me frappa . Quelque chose était mort entre nous . Il comprend que je ne le suis plus et tente de me rattraper en murmurant :
_ Il faut les aimer Vincent ... il faut les aimer
_ Qui faut il aimer ? Les gens qui sont ici ?
Je lui montre , en me tournant , la famille au complet .
_ Ceux là aussi . Tous
_ Toi non plus lui dis je agacé tu ne les aimes pas vraiment . Par exemple ces deux ? Je désigne mes grands parents .
Il les regarde et réfléchit un instant .
_Oui je sais je les aime sans vraiment les connaitre ...
_ Mais qu'est ce que tu aimes ?
_ Je vois qu'ils sont vieux et c'est la vieillesse que j'aime en eux Vincent et leur expérience .
_ Eh bien ils jouent la comédie dis je avec ironie . Ce ne sont que des symboles pour toi . Ce n'est pas sur eux que tu t'attendris ; tu t'attendris sur la Vieillesse , la Jeunesse , l'Amour , la Voix humaine ...
_ Eh bien ? Est ce que ça n'existe pas ?
_ Non ni l'Age mur , ni la Vie , ni la Mort . Le cuisinier là bas par exemple pourrait représenter la Fidélité mais au fond ce n'est qu'un salop .
_ Oh ! Comment peux tu juger cet homme sur sa mine , cela ne dit rien du tout .
Aveugles humanistes ! Il suffit de fixer un visage pour comprendre leur âme , leurs pensées secrètes mais ils n'ont jamais compris cela ! Je suis profondément agacé . Pour finir je déclare :
_ Tu es admirables , je suis admirable . Les hommes sont admirables ... bonne nuit .
Je passe dans le salon d'un pas rapide . Ces bourgeois ne comprennent rien . Ma cousine m'intercepte au passage :
_ Salut
_ Salut lui répondis je rapidement
_ Toi quelque chose ne vas pas ? Tu es mon cousin je te connais depuis que tu es petit . je vois quand ca ne tourne pas rond ... je sais aussi que tu me diras rien : trop fière , trop mystérieux .
Elle m'énerve . Suis je donc à ce point si prévisible . Je ne suis donc qu'un symbole moi aussi . Pour ma famille je représente l'Adolescence , le rebel tourmenté qui a le mal de vivre . Bordel je ne suis pas cela ! En me regardant ils sourient : tiens encore un jeune mal dans sa peau .... ca passera avec le temps . Imbéciles d'adultes ils ne peuvent pas comprendre . Les larmes me viennent . La voix de ma cousine me rappelle soudainement la réalité
_ Je suis contente que tu sois resté le même Vincent . Tu étais tu es et tu resteras toujours ce personnage énigmatique . Si on t'avait déplacé , repeint , enfoncé sur le bord d'une autre voie je n'aurais plus rien de fixe pour m'orienter . Tu m'es indispensable : moi je change , toi , il est entendu que tu restes immuable et je mesure mes changements par rapport à toi .
Je me sens vexé . Quoi ? Alors je ne suis qu'un repère , un guide pour les autres , une lumière fixe . Je les aide mais personne ne m'aide . Mais puis je être secouru ? Elle a raison : mes idées fusent , mes pensées explosent et se cognent dans ma têtemais je reste là , sans avancer , immobile , incapable defranchir un cap , LE cap peut être . Je suis ligoté , je voudrais défaire mes liens mais quelque chose me retient ... j'ai besoin de secours , de quelqu'un . J'espère trouver à Tahiti ce qu'il me faut pour survivre .
_ Merci lui dis je d'un air dégouté pour terminer la conversation
Je traverse le couloir en courant . Toute la famille va se coucher ; mon cousin me sourit d'un air stupide : je m'en fiche , tout cela me passe au dessus . Fermant la porte de ma chambre , je saute sur mon lit . Je pleure ; de grosses larmes me viennent , coulent sur ma joue et mouille l'oreiller . Mon grand père vient me rejoindre . Il est le seul à essayer de me comprendre . Sa présence ne me gène pas , elle m'apaise au contraire .
_ C'est l'amour c'est ça ? dit il d'un regard attendrissant
L'amour ! Rien que le mot me fait frissoner . J'ai oublié sa signification ou je ne l'ai jamais sûrement jamais su . Je le sais que je ne rencontrerai jamais personne qui m'inspire de la passion . La passion ... mot ridicule a mes oreilles . Comment peux t'on perdre son indépendance , son entendemment dans un amour ? Comment l'amour peut être incontrolée ?Mauvaise conscience de l'homme de croire a cette folie amoureuse , il est si facile de se glisser dans cet inconscient fantoche !